La Bruja (1999-2026)

Photos

En 1999, le long de la côte orientale de l’île de Cuba, j’ai découvert le village de La Bruja. Coincé entre mer et montagne, aux pieds de la Sierra Maestra, il tient son nom, en français: la sorcière, et sa réputation, d’une légende célèbre dans la région.

À la Bruja, la plupart des gens n’ont aucune photo, ni d’eux-mêmes, ni de leurs ancêtres. Les habitants m’acceptèrent peu à peu car j’avais quelque chose de précieux à échanger : de la présence et du temps de pose contre des images de soi. À chaque voyage, je leur offrais les tirages des photos que j’avais faites lors de mon précédent séjour. En 2001, les autorités cubaines refusèrent de renouveler mon visa. Je quittais l’île et perdis le contact avec les habitants du village. J’attendrai 23 ans avant d’y revenir.

Malgrés ces années d’absence, les habitants m’accueillirent comme si j’étais parti la veille. Le temps avait passé, nous avions vieilli. Certains étaient morts, d’autres demeuraient, une nouvelle génération était née et avait grandi. Très peu de personnes avaient quitté le village resté un bout du monde.

Dans cette région berceau de la révolution, les autorités avaient tenté de faire de la Bruja un village modèle. Elles s’étaient heurtées à la résistance passive de ces paysans dont la culture reste profondément marquée par des siècles d’isolement et de vie austère. Aujourd’hui, alors que l’île traverse la pire crise de son histoire, ils se retrouvent à nouveau livrés à eux-mêmes et tentent de survivre tels les habitants d’un royaume isolé et replié sur lui-même.

« (…) La photo est prise ici, dans un coin perdu de Cuba, mais elle pourrait venir d’ailleurs, d’Afrique ou d’Océanie, comme les deux cousines, Lurdes et Reina, sous l’arbre en fleurs. Elle nous montre l’homme nu et le noue autour de la lumière puissante qu’il porte. Des habitants de La Bruja, elle fait des archétypes d’un temps qui passe et ne passe pas, de ce lointain intérieur dont parlait Henri Michaux. Elle révèle la terre qui tanne les chairs et creuse les regards. (…) »

Philippe Lançon, extrait de La Bruja, fixes Tropiques, 2001

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Projet réalisé avec le soutient de la Fondation des Artistes