Talashi (2018-2020)

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Talashi rassemble des photographies personnelles d’hommes et de femmes ayant fui la Syrie en guerre. Au fil de mes rencontres, j’ai écrit les histoires de ces images et de ceux qui me les ont confiées.

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Elle s’appelle Maha. Elle me dit qu’avant de partir, elle avait demandé à ses filles de choisir ce qu’elles voulaient emporter. Qu’il ne restait pas beaucoup de place dans les valises. Que la plus petite avait pris sa poupée aux longs cheveux blonds qu’elle emmenait partout avec elle, que l’aînée avait préféré prendre des photos qu’elle avait choisies dans les albums de famille et nouées avec un ruban rose.

Elle est professeure d’université, il est médecin. Ils sont Syriens, ils habitent Alep, et sont issus de la minorité chrétienne. Cet été-là, le soulèvement citoyen s’est transformé en conflit armé. Ils décident de quitter le pays, traversent la frontière avec la Turquie, y séjournent quelques mois, puis rejoignent la France où il a fait une partie de ses études. Ils sont désormais des réfugiés.

Les années ont passé, les filles ont grandi, elle se désole qu’elles ne veuillent plus s’exprimer en arabe. Nous parlons peu de la situation en Syrie où la guerre n’en finit pas. Je lui demande ce que sont devenues les photos. Elle me les présente, rangées dans deux boîtes en fer blanc. En les regardant, je découvre leur vie d’avant, d’avant l’exil : les sourires devant les gâteaux posés sur la table de la cuisine, les balades au parc, le bain avec les grands-mères, les portraits réalisés à l’occasion des fêtes de Pâques, dans le studio du photographe de quartier, au milieu des bottes de foin, des lapins en peluche et des oeufs en carton-pâte.

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Il s’appelle Ahmed. Il me dit que, dès la première manifestation, il s’est entièrement consacré à la révolution, qu’il était de tous les défilés jusqu’à ce qu’un sniper lui tire dessus, que la balle rentre par la bouche et vienne terminer sa course contre sa colonne vertébrale. Il me dit que c’est sa mère qui lui a sauvé la vie, en réussissant à convaincre le chirurgien qui soignait dans la clandestinité de l’opérer. Il me parle de son arrestation, de la prison, de l’isolement, sans nouvelles de sa famille pendant plus d’un an, de son procès, de sa condamnation puis de sa libération, de la clandestinité à nouveau, de sa fuite hors du pays.

Il est originaire d’une ville assiégée depuis plus de quatre ans par l’armée du régime. L’immeuble dans lequel il vivait avec sa famille a été touché par un bombardement russe. Comme la plupart des bâtiments de la ville, il s’est effondré.

Il lui reste des photos prises avant la guerre avec son premier appareil numérique et son téléphone portable, des photos qu’il a sauvegardées dans des dossiers éparpillés sur le disque dur de son ordinateur. Il y a le voyage scolaire à Palmyre, les vacances au bord de la mer à Lattaquié, les virées avec sa première voiture, le voyage entre potes dans le nord du pays, les impacts de balles sur la carrosserie après les premières manifestations, le barbecue près de la rivière alors qu’il est déjà recherché par les services de sécurité. Je lui demande ce que sont devenus ses amis. Sur une photo de groupe, il pointe du doigt ceux qui ont été arrêtés, ceux qui sont sortis de prison et ceux qui y sont encore, ceux qui ont disparu et ceux qui sont morts.

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Elle s’appelle Salam. Elle me montre avec fierté une vidéo qu’elle a conservée sur son téléphone portable. On y voit un petit groupe d’enfants défilant dans une rue poussiéreuse, encadrés par des femmes portant de longs niqabs et des gants noirs. Elles entonnent des slogans que les enfants reprennent en coeur. Elle me dit que c’est sa soeur qui filmait, que c’est elle qui a organisé cette marche de protestation contre la fermeture des écoles imposées par Daesh après la prise de la ville.

Elle est professeure d’arabe et habite Deir ez-Zor, une ville située sur les rives de l’Euphrate. Quelques mois après le début de la Révolution, elle est licenciée de l’éducation nationale du fait de ses activités au sein du comité de coordination des manifestations. Son frère est arrêté. Elle apprend qu’elle est recherchée. Elle part de chez elle et rejoint la zone sous contrôle de l’armée syrienne libre.

Puis Deir ez-Zor et une grande partie de l’est du pays tombent aux mains de l’organisation État Islamique. Un de ses anciens collègues, devenu un partisan du Califat, lui rend visite et tente de la convaincre de les rejoindre. Elle refuse de collaborer et est contrainte, comme d’autres professeurs, de suivre des cours de rééducation. Au bout d’un an, on lui demande de se soumettre à l’Istitaba, un acte de repentance. Elle refuse à nouveau et reçoit des menaces de mort. Elle décide de fuir et gagne le nord du pays avec l’aide d’un passeur. Quelques jours plus tard, sa mère et ses trois soeurs la rejoignent après avoir traversé les territoires contrôlés par Daesh, dans un camion, cachées sous des bottes de foin.

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Il s’appelle Muhammad. Il me parle de ses années de guerre à Daraya, une ville de la banlieue de Damas assiégée pendant cinq ans par les forces du régime. De son choix de rester, avec sa famille, quand la plupart des habitants avaient fui la ville libérée après un massacre qui avait duré trois jours. De la survie au quotidien, des lopins de terre que l’on cultive au pied des immeubles, des cours d’anglais qu’il donne dans les caves. Du travail pour documenter le siège et transmettre les informations, des antennes de modems bricolées avec des couvercles de marmite que l’on vient planter sur les toits malgré les bombardements pour pouvoir capter le signal en provenance de Damas. Des espoirs déçus d’une réaction de la communauté internationale, de l’aide que l’on attend et qui n’arrive jamais. De la violence inouïe des bombardements des derniers jours avant l’évacuation forcée de la ville.

Il me traduit une discussion qu’il a gardée sur son portable entre le chef de la brigade qui défendait la ville et un membre du comité de liaison basé en Jordanie et chargé de distribuer l’aide humanitaire. L’officier de liaison juge les images envoyées depuis Daraya pas assez dramatiques comparées à celles qui, prises dans une autre ville assiégée et montrant des enfants faméliques, circulent depuis quelques jours sur le web et font la une des grands médias internationaux. Il l’invite à fournir, lui aussi, des images d’enfants affamés s’il veut obtenir de l’aide.

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Elle s’appelle Haïffa. Je me souviens d’une pièce au premier étage d’une maison inachevée dans une banlieue sans charme. Je me souviens de son sourire quand elle nous a ouvert la porte, des deux lits alignés côte à côte devant le coin-cuisine, des vieux canapés sur lesquels nous nous sommes assis, des souvenirs rangés sur les étagères, du oud accroché au mur. Je me souviens avoir reconnu le regard de sa fille, deux billes noires qui vous happent vers l’abîme, le regard de ceux qui en ont trop vu.

Elle est artiste peintre, il est menuisier, ils ont deux enfants, ils habitent une petite ville dans la montagne, entre Homs et Hama. Il est très actif dès le début de la révolution, des photos le montrent en tête de cortège, au milieu des autres manifestants. Il est arrêté une première fois et passe dix-huit jours en prison. Il est arrêté une seconde fois et ils restent sans nouvelle de lui pendant plus d’un an. Un jour, on leur annonce qu’ils doivent verser de l’argent s’ils veulent de ses nouvelles. Ils paient. On leur dit qu’il est mort, qu’il a été enterré dans une fosse commune, qu’ils ne pourront pas récupérer son corps.

Elle me tend une clé USB et me dit qu’elle a préparé une sélection de photos parmi celles qu’elle a fait scanner avant de quitter la Syrie. Je les ouvre sur mon ordinateur portable et découvre le récit en image d’un amour magnifique. Elle me demande si je veux encore du café.

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Elle s’appelle Tuka. Elle me dit qu’il ne lui reste aucune photo de sa vie d’avant. Elle me dit que son mari avait participé à l’organisation des premières manifestations à Alep, qu’il avait été arrêté puis relâché au bout de quinze jours, qu’ils avaient eu peur qu’il soit arrêté à nouveau, qu’elle le soit également.

Il quitte le pays. Elle le suit un mois plus tard et franchit la frontière, sans passeport, cachée à l’arrière d’une voiture conduite par son père. Elle part en pensant revenir dans quelques semaines, dans quelques mois tout au plus. Elle est persuadée que la chute du régime est proche. Elle refuse d’apprendre une nouvelle langue. Elle attend.

Le temps passe. Au bout de six mois, elle ne croit plus en la victoire de la rébellion. Elle comprend que le régime ne tombera pas, qu’ils ne rentreront pas chez eux. Elle appelle ses anciens voisins, leur demande de récupérer les photos laissées dans leur appartement et de les brûler. Elle ne veut pas laisser de traces.

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Elle s’appelle Hala. Elle me dit qu’elle a fui la Syrie avec ses deux sœurs, juste après la mort de son père, un opposant politique. Elle me dit qu’à la deuxième tentative, elle a réussi à entrer en France. Elle est étudiante dans une école de cinéma. Elle regarde les photos que j’ai collectées. Elle pense à une séquence d’un film de Pedro Almodóvar, un fondu enchaîné dans lequel des images d’un présent recouvrent celles d’un souvenir d’enfance. Je lui demande si elle connaît un mot en arabe pour traduire cette impression d’effacement par les images. Elle me propose Talashi, qui se traduit par : érosion, disparition, fragmenté, estompé, introuvable, anéanti.